Le numérique au pays des Helvètes

Un pays riche et qui s’affiche neutre

La Suisse, pays au cœur de l’Europe mais n’appartenant pas à l’Union européenne tout comme le Royaume-Uni, la Norvège ou l’Islande, est un pays riche et singulier en matière de numérique et pas simplement réputé pour ses chocolats et ses horloges. Son multilinguisme (allemand, français, italien et l’exception linguistique du romanche) avec bien sûr l’anglais facilite les échanges internationaux. Le PIB par habitant est 2,4 fois celui de la France selon les projections du FMI pour 2026 (alors qu’il était à parité en 1974 comme évoqué dans Informez-vous !) avec des salaires avantageux, ce qui explique des travailleurs frontaliers des pays limitrophes. La Suisse attire massivement les talents de la tech tout en faisant face à une pénurie chronique, revers de l’excellence académique. La Suisse est également le 2e pays le plus riche par habitant derrière le Luxembourg et compte 9 millions d’habitants contre 670 000 au Luxembourg, ce dernier correspondant à 1 % de la population française.

Le numérique en Suisse, le voisin high tech

[Image générée par Grok]

Pays neutre, la Suisse est le siège d’organisations comme l’UIT (Union internationale des télécommunications), le Forum économique mondial (WEF) à Davos et aussi d’ONG actives sur les droits numériques. Ainsi en matière de gouvernance d’Internet, le premier SMSI, Sommet Mondial sur la Société de l’Information, s’est tenu en 2003 à Genève. La Suisse accueille également DiploFoundation et a reçu l’Internet Governance Forum (IGF) à Genève en 2017. Ainsi la Suisse agit comme médiateur neutre. Mais c’est surtout à Genève au CERN qu’a été développé le Web par Tim Berners-Lee et Robert Cailliau en 1989. Outre sa richesse économique, la Suisse figure numéro 1 en Europe de l’IMD World Digital Competitiveness Ranking en 2025. Celui-ci mesure la capacité et la préparation des pays à adopter, développer et exploiter les technologies numériques pour transformer leur économie, leur gouvernance et leur société.

Un écosystème numérique qui choisit ses combats

Dans l’écosystème suisse, nous avons une excellence académique (EPFL à Lausanne particulièrement développée côté robotique, ETH à Zurich dans l’informatique théorique, le CERN pour le calcul haute performance, l’université de Genève dans la cryptographie et celle de Zurich) et un engagement plutôt favorable à la souveraineté numérique et la confidentialité des données comme en témoigne l’entreprise Proton connue outre-Alpes. Elle développe toute une suite : ProtonMail, ProtonVPN, ProtonDrive et ProtonPass. Citons également Threema, application de messagerie instantanée chiffrée de bout en bout. Nous avons Infomaniak pour l’hébergement et le cloud ainsi que Swisscom, l’opérateur historique des Télécoms, Sunrise et Salt pour la téléphonie mobile. D’autres entreprises d’envergure de la tech sont implantées comme Logitech (périphériques informatiques et accessoires pour PC et jeux vidéos), SITA, coopérative détenue par des compagnies aériennes qui développe des solutions technologiques pour le transport aérien ou SIX Group pour les services de paiement ou encore ELCA (intégration de systèmes et développement de logiciel + cybersécurité), Zühlke (innovation technologique et solutions embarquées), Eraneos (conseil en IT) et Temenos ou Avaloq du côté des logiciels bancaires. Des synergies existent entre secteur public et privé (Swiss Data Science Center, Digital Switzerland, Swisstech à l’instar de la French Tech qui a par ailleurs un stand éclairant chaque année à Vivatech) mais aussi l’EPFL Innovation Park avec des coopérations qui en fait un hub d’innovation.

C’est aussi un terreau fertile pour les start-up (MindMaze pour les neurotechnologies, Flyability qui développe des drones pour les environnements confinés). Les domaines à la pointe sont la robotique, les drones, l’Internet des objets et les capteurs (Zühlke, u blox, Sensirion), la cybersécurité (avec le NCSC, National Cyber Security Centre et une kyrielle d’entreprises comme InfoGuard ou Kudelski Security), la mobilité intelligente et le quantique avec par exemple le CSCS (Swiss National Supercomputing Centre) et les hubs quantiques (ETH Zurich, IBM Research) et également les technologies au service de l’environnement. Les datacenters puisent dans l’hydroélectricité alpine, ce qui est un enjeu écologique majeur pour le numérique.

Côté secteurs, nous avons la santé (medtech, biotech, imagerie médicale et diagnostic avec une convergence entre IA, santé et capteurs), la banque avec les fintech et l’industrie. Il existe des clusters comme le Swiss AI (initiative conjointe entre l’EPFL et l’ETH de Zurich) ou la Swiss Digital Skills Academy, initiative privée soutenue par plusieurs acteurs pour augmenter les compétences des formateurs et des étudiants.

La gouvernance numérique suisse : entre fédéralisme, pragmatisme et consensus

La Suisse se distingue par une gouvernance numérique décentralisée qui est le reflet de son fédéralisme. Les cantons disposent d’une large autonomie pour les politiques numériques, ce qui crée diversité d’approches, agilité locale et subsidiarité. Mais cela peut parfois occasionner une hétérogénéité dans les services publics numériques.

Le pays privilégie le pragmatisme et le consensus, ce qui explique des avancées parfois plus lentes mais souvent plus robustes. L’échec de l’identité numérique (e-ID) en votation populaire en 2021 illustre cette exigence citoyenne de confiance et de transparence. Toutefois l’e-ID a été resoumis au vote pour la partie e-ID publique le 28 septembre dernier et accepté de justesse (50,4 % pour le oui), ce qui, selon beaucoup d’opposants laisse planer le risque d’ouverture à des dérives de type « crédit social à la chinoise » avec en outre des possibles financements de campagne par Swisscom.

Outre l’e-ID, la Suisse a lancé plusieurs chantiers structurants comme le guichet unique fédéral pour les démarches administratives, la modernisation du registre des habitants, l’interopérabilité des systèmes cantonaux le système de e-santé, ou une cybersécurité fédérale renforcée. La Suisse a en effet été victime d’attaques en 2023–2024 mais sans commune mesure avec celles rencontrées par la France ces derniers mois.

À noter que la réglementation évolue et prend le chemin du DSA même si on a parfois des retournements de situation comme l’évolution récente avec la votation du 8 mars 2026 qui a sanctuarisé la protection contre une éventuelle disparition du paiement par cash avec l’acceptation par les commerçants et un approvisionnement en numéraire car comme je le rappelle « Toute transformation digitale réussie doit prévoir des solutions de secours (en cas de panne par exemple ou tout simplement pour augmenter les possibilités de choix) par le citoyen ou le client ». La loi fédérale sur la surveillance de la correspondance postale et des télécommunications remonte à 2017. Elle a été suivie par la LPMJ, loi fédérale sur la protection des mineurs dans les secteurs du film et du jeu vidéo en 2022. Le processus demandé est la vérification de l’âge avec une pièce d’identité sous couvert de protection des mineurs, ce qui peut conduire à des restrictions. Ceci a été perçu par certains comme une forme de censure. Derrière celle-ci, Algorithm Watch et la Fondation Mercator, pourtant une organisation selon ses statuts en faveur d’un Internet libre et de la liberté d’expression, avaient demandé conjointement au Conseil fédéral de modérer Internet du fait d’enjeux financiers. Des contenus de plateformes peuvent être démonétisés car ils ne vont pas dans l’intérêt des annonceurs.

La Suisse, dotée d’une économie stable et d’un système bancaire solide, a aussi une fiscalité avantageuse dans plusieurs cantons (Zoug, Vaud, Genève) avec des taux d’imposition des entreprises autour de 12 à 15 %, des aides à l’innovation avec des programmes fédéraux (comme Innosuisse ou Swiss Innovation Agency), la présence de fonds d’investissement, de family offices et de VC dans la tech comme Polytech Ventures et Redalpine. On dénote la Crypto Valley à Zoug qui est un hub pour la blockchain et des fintech avec notamment la fondation Ethereum, alternative au bitcoin. Il existe aussi d’autres fondations comme Ynternet.org qui promeut l’e-culture et voit Internet comme un bien commun et des projets coopératifs tels Wikideal.

La Suisse reste plus un hub européen malgré une ouverture mondiale

On note la présence du plus grand centre R&D de Google en dehors des États-Unis avec 5 000 employés notamment des ingénieurs. Des entreprises ont été acquises par les GAFAM comme Wildfire Interactive (outils de promotion sur les réseaux sociaux) par Google en 2012, Faceshift (reconnaissance faciale en temps réel pour les jeux vidéos et la réalité virtuelle) par Apple en 2015 ou Lemnis Technologies (solutions optiques pour la réalité virtuelle) par Facebook en 2020. Ces rachats sont dans les technologies où la Suisse est à la pointe (réalité augmentée, vision par ordinateur, solutions de paiement), proviennent de l’écosystème académique notamment l’EPFL et sont intégrées dans des produits existants. On ne note pas de rachats ces dernières années toutefois. La Suisse n’a pas la même philosophie qu’Israël par exemple qui est une pépinière de start-up et de licornes rachetées par les géants américains.

En bref, la Suisse propose un modèle hybride qui articule rigueur germanique, dynamisme anglo-saxon et pragmatisme helvétique. Cette combinaison, renforcée par la subsidiarité, en fait un laboratoire européen de gouvernance numérique souveraine et d’innovation maîtrisée.

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