1. Les algorithmes des plateformes en particulier Instagram et TikTok accentuent les addictions chez les jeunes. Plutôt que d’interdire les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans – ce qui pourrait se traduire par un cybercontrôle de tous – que proposez-vous ? Quel est le rôle des parents dans l’éducation au numérique ? Faut-il un nouveau contrat social familial à l’heure de la révolution IA ?
La loi actuellement proposée pour une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans évoque ce qui serait une interdiction aux jeunes de sortir dans la rue parce qu’ils risquent d’y faire des mauvaises rencontres, sans laisser les parents donner leur avis. Le Conseil d’Etat a clairement recadré les choses en proposant une interdiction par défaut, et la possibilité pour les parents de débloquer l’un ou l’autre des réseaux et sa durée d’utilisation en fonction de leur appréciation sur la maturité de leur enfant. Ce qui suppose bien entendu une large campagne d’information à destination de toutes les tranches d’âge.
D’autant plus que les parents ne demandent pas que l’État les remplace. La majorité d’entre eux souhaitent être en mesure d’exercer leurs responsabilités éducatives. Il faut évidemment pour cela un nouveau contrat social et familial. Et celui-ci est d’autant plus important qu’avec le développement des intelligences artificielles, les enfants et les adultes seront de plus en plus ensemble confrontés à des informations invérifiables. L’éducation constitue ce que l’on appelle un facteur de protection. Le pire dans la proposition actuelle, c’est ce qu’elle n’envisage pas. Elle ne s’accompagne d’aucune mesure permettant aux enfants et à leurs parents de prendre du recul par rapport aux médias numériques et à l’IA, ce qui serait en principe le rôle de l’éducation nationale, et plus largement du ministère chargé du numérique et de l’IA. Et il n’est jamais question non plus de créer des alternatives aux usages excessifs d’Internet, à commencer par l’ouverture des cours de récréation et des gymnases des écoles le week-end.
2. En tant que psychiatre, vous avez évoqué la possibilité de développer des « compétences narratives ». Pourquoi selon vous les personnes instruites et les dirigeants de la Silicon Valley prônent le retour de la lecture, du livre pour leurs propres enfants ? N’avons-nous pas le risque d’une société à 2 vitesses, le droit à la déconnexion pour les aisés et l’opium du peuple, les écrans en permanence, pour les défavorisés ?
En grandissant, l’enfant apprend peu à peu à construire le récit des événements qu’il traverse. La première séquence narrative construite par chacun semble être celle de l’anniversaire : on apporte le gâteau, l’enfant souffle les bougies, on chante « joyeux anniversaire ». C’est un événement à haut potentiel émotionnel et qui s’inscrit donc facilement comme une séquence narrative privilégiée. Car on mémorise d’autant plus un enchaînement qu’il mobilise une émotion importante et une fin attendue. L’enfant construit ses compétences narratives en écoutant parler les adultes qui l’entourent, et en essayant de participer aux conversations. Il n’est donc pas étonnant que les enfants qui prennent le repas du soir avec leurs parents sans télévision ni outils numériques ont un bien meilleur développement du langage et des capacités cognitives accrues à deux ans, puis à cinq ans.
Avec l’école, les compétences narratives s’organisent autour de l’intériorisation des conjonctions de coordination mais, ou, et, donc, or, ni, car. Elles permettent à chacun de construire le récit de sa propre histoire, ce qu’il est convenu d’appeler « un récit de vie ». Ce récit de vie permet de donner du sens à l’ensemble de ce que nous vivons. C’est pourquoi, dès mon premier livre concernant les relations aux écrans, publié en 1996 et intitulé « Y a-t-il un pilote dans l’image ? », J’ai insisté sur deux choses : l’importance d’une éducation aux écrans car il n’y a dans les images que nous regardons qu’un seul pilote, son spectateur ; et pour cela l’importance qu’un enfant ait d’abord acquis les compétences liées à la lecture avant d’être immergé dans les écrans. En effet, dans un livre, tout au moins ceux que l’on fait lire aux enfants, les repères narratifs sont explicites. La ligne des temps est clairement tracée. Il y a un avant, un pendant et un après. Il est essentiel que l’enfant ait intériorisé les repères de la culture du livre, et qu’il ait développé sa mémoire événementielle et ses compétences narratives, avant d’aborder les écrans. En effet, dans le monde des écrans, les repères narratifs ne sont pas explicites. Ils relèvent de la juxtaposition plus que de l’articulation narrative. L’enfant face aux écrans assiste à un défilement souvent très rapide d’images, de paroles et de bruits et c’est donc à lui de construire une signification. C’est pourquoi il est essentiel de parler avec les enfants de ce qu’ils ont compris des écrans qu’ils ont regardés ou auxquels ils ont joué.
Il ne faut donc pas faire porter à la lecture des responsabilités qui ne sont pas uniquement les siennes. Le livre invite évidemment plus facilement à en parler que les écrans puisque les articulations narratives y sont présentes souvent de façon plus explicite. Mais les compétences narratives de l’enfant ne se construisent pas uniquement à partir de ce qu’il lit. Il faut aussi qu’il ait un espace pour en parler, exactement comme pour les écrans. Et s’il a un espace pour parler de sa vie et entendre d’autres personnes en parler, ses compétences narratives augmentent d’autant plus vite. C’est pourquoi la qualité de l’environnement familial joue un rôle tout aussi grand que la lecture dans la construction des compétences narratives. Les enfants qui grandissent dans un milieu social favorisé ont un bien meilleur développement du langage parce qu’ils sont entourés de personnes qui leur parlent, et sont capables d’intégrer des projets sur le temps long. Cela aussi est un élément essentiel de leur réussite. En revanche, les enfants qui grandissent dans un milieu précarisé par la misère développent très tôt la certitude qu’il leur faut profiter de toutes les occasions qui se présentent de peur de ne pas pouvoir forcément trouver mieux par la suite. Et c’est là que réside l’inégalité sociale fondamentale. Les enfants des dirigeants de la Silicon Valley ne lisent pas forcément plus de livres. Mais ils ont des activités encadrées dans tous les domaines, la musique, le sport, la création, l’improvisation théâtrale, le dessin, de telle façon que chacune de leurs formes d’intelligence s’appuie sur les autres d’une manière dont toutes profitent. Certains imbéciles disent que puisque les enfants la Silicon Valley sont privés de smartphone, cela prouve que nous devrions priver les nôtres de smartphone. J’insiste bien plutôt sur la nécessité qu’il y aurait à donner à tous nos enfants un peu de l’environnement socio-éducatif dont bénéficient les enfants des cadres de la Silicon Valley. Et, comme eux, ils oublieraient leur smartphone.
3. Vous êtes membres de l’Académie des technologies. Quel est votre rôle et les recommandations que vous pouvez émettre sur la société numérique ? Enfin pourriez-vous nous dire un mot de ce qui vous a poussé à écrire votre dernier livre Machines maternelles : quand l’IA prend soin de nous ?
Les technologies ne sont pas neutres, mais les usages que nous en faisons dépendent de nous. Ce n’est pas parce que les réseaux sociaux ont un modèle économique basé sur l’économie de l’attention que tous les usagers développent des comportements addictifs. Quand je dis que nos usages dépendent de nous, je ne veux pas dire que nous soyons totalement libres. La marge de liberté de chacun est très contrainte. Les déterminismes liés au modèle économique des écrans ne sont pas les seuls à peser sur nous. L’origine sociale, le métier que nous faisons et la charge mentale qui lui est associée, notre stabilité ou notre instabilité affective, d’éventuelles souffrances psychiques liées au passé, tout cela contribue aussi à organiser nos usages des technologies. Pourtant bien sûr, il faut augmenter nos libertés dans l’usage des technologies. Et pour cela, il est essentiel que les technologies proposées au public obéissent à deux conditions.
La première de ces conditions est que leur diffusion soit précédée d’une période d’expérimentation, comme c’est le cas pour les médicaments. Une intelligence artificielle ne devrait jamais être mise sur le marché sans qu’il y ait d’abord une étude sur les conséquences de son usage. Si c’était le cas, GPT 4 n’aurait pas été commercialisé étant donné les risques importants présentés par son modèle basé sur la flagornerie, la fluidité, l’invention des réponses qu’il n’a pas et le recyclage d’informations fausses non vérifiées. Je prône un principe de vigilance qui s’oppose au principe de précaution. Les technologies ne doivent pas être bloquées en fonction des a priori de la société dans laquelle elles sont produites, mais soumises systématiquement à une expérimentation limitée de leurs conséquences à la fois psychologiques, sociales et culturelles.
La seconde de ces conditions est que les technologies soient les plus transparentes possibles. Autrement dit, que les références et les valeurs qu’elles privilégient dans leurs réponses soient explicites. Par exemple, que les procédés utilisés dans les jeux vidéo, notamment ceux employés dans les jeux free to play pour scotcher les utilisateurs, soient clairement exposés, et pourquoi pas à l’intérieur même des jeux, ou comme un bonus pour ceux qui auraient envie de les connaitre. Dans l’avenir, seuls ceux qui connaîtront les manipulations que les algorithmes exercent sur eux auront la possibilité de commencer à s’en protéger.
Quant à mon livre Machines maternelles, mon objectif était de sortir de la question de savoir s’il s’agit d’une « vraie intelligence » ou non, pour centrer le débat sur la question des usages quotidiens qui sont en train de changer nos vies en profondeur. Car pour beaucoup d’entre nous, les IA sont devenues des machines à tout faire : elles sont sollicitées pour résoudre des difficultés concrètes de la vie personnelle aussi bien que professionnelle, pour gérer à notre place un grand nombre d’aspects pratiques de nos vies, mais aussi pour se substituer à nous dans des décisions qui impliquent les émotions, comme les rencontres et les séparations. Il est souvent question de l’appauvrissement cognitif que les IA pourraient entraîner, mais le risque d’appauvrissement émotionnel est tout aussi important. Ce serait un alignement de nos modes de pensée sur les standards de ceux qui fabriquent ces technologies, c’est-à-dire les ingénieurs de la Silicon Valley. Et une colonisation à bas bruit de nos esprits, et de notre culture.
Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie HDR, Membre de l’Académie des technologies, créateur des balises 3-6-9-12, du Jeu des trois figures, de l’Institut pour l’étude des relations homme-robots (IERHR) et de l’Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes (IHMEC). Co-responsable du DU de Cyberpsychologie (Université de Paris Cité), il a un site éponyme. Ses derniers ouvrages parus : La colère et le chagrin, d’une émotion intime à sa manifestation sociale (Albin Michel), Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes (Dir. Laffont), Machines maternelles, l’IA peut-elle prendre soin de nous ? (PUF).







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