1. Comment voyez-vous l’évolution de la réalité augmentée ces dernières années et que prévoyez-vous pour 2026 ? Sommes-nous selon le Gartner au niveau du plateau de productivité ou en d’autres termes, allons-nous assister à une plus grande maturité d’usage ?
Pour poser le décor il est fondamental de rappeler que la réalité augmentée (RA) n’est absolument pas une technologie nouvelle. Cela fait de très nombreuses années que les usages se développent de manière pragmatique. Que ce soit dans le domaine professionnel et industriel (assistance in situ ou formation) ou dans le grand public (pensons aux filtres Snap par exemple). Les fondations sont là et ont fait leurs preuves bien avant les emballements médiatiques.
Si je regarde dans le rétroviseur, les dernières années ont surtout été celles d’un assainissement imposé. La période post-Covid a été marquée par un coup de frein majeur sur les financements. La frilosité des investisseurs et la fin de l’euphorie financière ont entraîné une diminution drastique de la création de start-up dans le domaine des technologies immersives. Ce resserrement économique a mis fin au « métavers magique » pour nous ramener à ce que je défends depuis toujours : la rentabilité et la valeur d’usage des produits ! Les entreprises qui répondaient à de vrais besoins ont survécu. Pour 2026, je suis donc très optimiste mais avec lucidité. Il semble clair que la convergence entre la RA et l’IA ne soit pas juste un effet de mode. L’IA a besoin de comprendre un contexte pour apporter de la valeur et la RA, par définition, capte le monde réelle pour l’augmenter. Combiner les deux est inévitable pour être efficace. Plusieurs entreprises ont compris les bénéfices de cette association et proposent ou vont proposer des services à forte valeur ajoutée.
Concernant le Gartner et son fameux « plateau de productivité », la RA est officiellement sortie du hype cycle “Emerging Technologies” en 2019. Et c’est paradoxalement le meilleur signe de sa maturité ! Cependant il faut garder à l’esprit que la réalité des usages est plus compliquée qu’une simple vision globale. Si vous parlez du monde industriel, oui, nous sommes devant une technologie mature. La RA pour la maintenance ou le contrôle qualité n’est plus une science fiction, c’est un outil de production stable et rentabilisé. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à se développer dans d’autres secteurs ou devoir s’adapter à des « incidents de parcours » comme l’abandon du casque Hololens par Microsoft.
Pour la partie grand public, il faut absolument scinder le marché en deux dynamiques très différentes. D’un côté, nous avons ce que j’appelle souvent la « réalité augmentée invisible », celle qui a déjà totalement conquis notre quotidien depuis des années. Je pense à l’essayage virtuel de lunettes, au maquillage interactif, ou encore au placement de meubles en 3D dans son salon avec son smartphone. Ces usages ont répondu à un besoin si concret, et de manière si fluide, que le grand public a littéralement oublié qu’il utilisait de la réalité augmentée ! Et c’est là, pour moi, le stade ultime de l’acceptation et de la maturité : quand la technologie s’efface totalement derrière le service rendu.
De l’autre côté, nous observons aujourd’hui une nouvelle vague impulsée par le matériel, en particulier avec l’arrivée des lunettes dites intelligentes ou connectées (les Ray Ban Meta en sont le porte drapeau). Là, le terrain est encore très incertain. Les constructeurs ont réussi de belles prouesses de miniaturisation et ont trouvé un nouveau « form factor » séduisant pour pousser la RA vers le consommateur. Mais soyons clairs et pragmatiques : on est typiquement dans une phase où la solution technique précède le besoin. On a l’appareil, mais on ne sait pas encore tout à fait vers quoi on va aller. Le grand défi de ces prochaines années, pour que ces lunettes ne finissent pas au fond d’un tiroir, ce n’est pas la technique : c’est d’inventer et de consolider des usages pérennes qui apportent une véritable valeur ajoutée au quotidien.
2. Quels sont les atouts de la France en matière de XR (technologies immersives rassemblant la réalité virtuelle et la réalité augmentée), au niveau des entreprises emblématiques de la tech et de l’écosystème ? On parle beaucoup du rendez-vous incontournable Laval Virtual ? Avons-nous d’autres événements d’ampleurs à ne pas manquer ?
L’écosystème de la XR est très vaste et il est parfois difficile d’en délimiter les frontières. Il est aujourd’hui composé d’une myriade de petites entreprises, de studios indépendants et de start-up extrêmement agiles. Cette fragmentation est un défi pour la reconnaissance de sa valeur à l’échelle nationale ou européenne. C’est d’ailleurs précisément pour cela que des associations sectorielles comme RA’pro (que je préside) se sont rassemblées pour fonder le Conseil National de la XR (CNXR). Tout le travail du CNXR aujourd’hui est d’accompagner, de fédérer et de structurer cette filière pour que ces petites entreprises puissent peser face aux donneurs d’ordres et aux institutions.
Pour revenir à la question, ce qui fait notre force de frappe à l’international et notre véritable valeur ajoutée, c’est avant tout notre potentiel créatif. Il y a une véritable « French Touch » de l’immersif ! Nous sommes mondialement reconnus pour notre capacité à concevoir des expériences de très haute qualité, qui allient une ingénierie logicielle pointue à une narration et une direction artistique exceptionnelles. Que ce soit pour des modules de formation complexes dans l’industrie, des thérapies en santé mentale ou la valorisation de notre patrimoine, c’est par le contenu et les usages que nous nous imposons.
Ensuite, si l’on parle du matériel, le constat est clair : le marché est dominé par les géants américains et asiatiques. Mais attention à ne pas être fataliste ! La France a aussi de formidables atouts. On peut citer, une entreprise comme Lynx qui conçoit et fabrique des casques de réalité virtuelle et de réalité mixte de très haut niveau. Il y a aussi Activelook qui crée des lunettes connectées depuis des années. C’est la preuve que nous pouvons aussi innover sur le hardware et défendre notre souveraineté technologique en Europe. Un point évidement crucial quand on traite des données industrielles ou de santé.
Concernant les événements, vous avez totalement raison de citer Laval Virtual. C’est le centre de gravité absolu et la vitrine internationale de cette créativité française et européenne depuis plus de 25 ans ! Nous avons aussi les XR Days à La Ruche Industrielle de Lyon qui rassemble les industriels depuis 4 ans maintenant.
Mais l’évolution actuelle, et c’est pour moi le signe que nos petites entreprises créatives réussissent à imposer leurs usages, c’est que la XR s’invite désormais dans les salons métiers. Pour voir la valeur ajoutée de notre écosystème, il faut aller sur Museum Connections pour la culture, au SATIS pour l’audiovisuel, ou à Global Industrie pour l’usine du futur. C’est là que notre « French Touch » démontre son véritable retour sur investissement.
3. Comment accompagnez-vous concrètement les entreprises dans leur besoin en technologies immersives ? Est-ce que cela s’inscrit dans une démarche plus globale de transformation dans laquelle la réalité virtuelle/augmentée/mixte peut être une des solutions pour certaines approches, cas d’usages ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples de réalisation ?
Pour répondre très clairement à la deuxième partie de votre question : oui, l’intégration de la XR s’inscrit toujours dans une démarche de transformation globale. Je le répète souvent aux entreprises que j’accompagne, la réalité augmentée, virtuelle ou mixte n’est pas une fin en soi. C’est une brique technologique, une interface de restitution. Si vous avez un système d’information défaillant, des données mal structurées ou des processus métiers inefficaces, mettre des lunettes de réalité augmentée par-dessus ne fera que créer une « loupe très chère » sur vos problèmes ! La XR vient en bout de chaîne, comme l’interface naturelle de l’Intelligence Artificielle, de l’IoT (Internet des Objets) ou des jumeaux numériques.
Concrètement, mon accompagnement se déroule en plusieurs phases très pragmatiques :
- Le diagnostic par le « pain point » (l’irritant métier) : Je ne commence jamais par parler de casques ou de lunettes. On s’assoit avec les opérateurs, les techniciens ou les formateurs, et on identifie le problème. Si un simple PDF sur une tablette ou un coup de téléphone résout le problème de manière plus rentable et plus simple, alors nous n’allons pas vers la XR ;
- L’acculturation : Il faut démystifier la technologie. J’organise des ateliers pour montrer ce qui marche vraiment aujourd’hui, loin des vidéos marketing trompeuses ou des fantasmes hollywoodiens ;
- La preuve de valeur avant le déploiement : On teste sur un périmètre restreint, non pas pour voir si la technologie fonctionne (on sait qu’elle fonctionne), mais pour mesurer l’acceptabilité par les utilisateurs et le véritable retour sur investissement (RoI).
Pour vous donner quelques exemples concrets de réalisations je peux vous parler de la mise en place d’assistance à distance dans le milieu biomédical pour l’entretien et la maintenance d’appareils complexes. Un technicien sur le terrain porte des lunettes connectées face à une machine en panne. Un expert, resté à des centaines de kilomètres, voit exactement la même chose en temps réel et peut afficher des annotations (des flèches, des schémas, des documents techniques) directement dans le champ de vision du technicien pour le guider pas à pas. La réparation est plus simple, plus rapide et elle peut être documentée en direct pour alimenter la démarche d’assurance qualité. Cela permet également de proposer une maintenance préventive régulière sans se déplacer (l’utilisateur/client sur place porte les lunettes).
Autre exemple, j’ai accompagné la mise en place d’un outil de formation technique en environnement dangereux. Dans ce cadre, la réalité virtuelle servait de « simulateur » pour perfectionner les compétences des apprenants, et la réalité augmentée servait à travailler les automatismes sur le terrain « réel ». Une combinaison parfaitement complémentaire.
Dans tous ces exemples, la réussite repose sur un point commun : la technologie s’efface pour laisser toute la place à l’humain et à son métier.
Grégory Maubon est président de l’association RA’pro, docteur en sciences et gère le site éponyme. Il accompagne au quotidien les entreprises dans leurs évolutions à travers le prisme des technologies immersives. Son approche se veut pragmatique et ancrée sur le terrain. Il considère que la réalité augmentée n’est pas une fin en soi mais une brique technologique qui doit s’effacer derrière une véritable valeur d’usage et un retour sur investissement tangible. C’est pourquoi Il m’attache à démystifier ces outils pour concevoir, avec les professionnels, des solutions utiles, durables et parfaitement intégrées à leurs systèmes d’information.






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