L’heure numérique est grave. Comme pour une voiture qui se conduit, peu soulèvent le capot pour voir et comprendre le fonctionnement du moteur. Il en va de même pour le numérique qui irrigue toutes les activités économiques de la société et dont nous ne pouvons nous passer, de l’adolescent avec son smartphone aux adultes avec tous les objets connectés du quotidien et demain aux seniors avec les robots d’assistance.
Taiwan et, de façon moins évidente pour le grand public, le Groenland, constituent deux pôles stratégiques du numérique. Avec les déclarations violentes du président américain, on parle beaucoup du Groenland comme l’illustre le nombre de recherches associées faites sur Wikipédia et reproduit ci-après.
Ces 2 territoires qui pourraient paraître sans rapport et que tout oppose (taille, population, climat, etc.) cristallisent aujourd’hui l’attention des grandes puissances. Taiwan est la plaque tournante des micro-processeurs alors que le Groenland est un réservoir de métaux critiques et un futur hub arctique. Alors que le premier est cœur de la stratégie chinoise, le second aiguise l’intérêt des États Unis. Leur importance respective éclaire les rapports de force du XXIᵉ siècle.
Imaginons un scénario fictif un peu fou sachant que notre inconscient n’imagine jamais le pire. Un deal secret entre les deux maîtres du monde, les États-Unis et la Chine, permettrait de renforcer leur suprématie au dépend de l’Europe et de la Russie. La crainte est avérée mais non évoquée.
La prophétie de Poutine est en train de se vérifier. Il avait déclaré en 2017 « Celui qui deviendra le leader dans le domaine de l’intelligence artificielle sera le maître du monde ». Et pour cela, il convient de contrôler la chaîne de valeur comme je l’explique dans mon dernier livre Informez-vous !
En se plaçant sur le temps long, les États-Unis vont voir leur population légèrement augmenter dans 50 ans du fait d’une immigration choisie alors que dans le même temps la Chine va perdre l’équivalent d’une Europe si la tendance en matière de natalité ne s’inverse pas et l’Europe vit une immigration subie. En tout état de cause, Europe et encore plus Chine vont vieillir.
Les États-Unis attirent les cerveaux du monde entier ce qui est un pillage des talents alors qu’une année d’étude universitaire revient là-bas à plus de 30 000 dollars. Ils ont commencé à se dévulnérabiliser côté micro-processeurs et l’assemblage des iPhone est désormais également réalisée en Inde et non plus uniquement à Shenzhen en Chine, etc.
Après Hong Kong et Macao, la volonté pour la Chine de récupérer Taiwan, indépendante depuis 1949, et de reprendre la place qui était la sienne dans l’histoire après un XIXe siècle raté est réelle. Le géant mondial des micro-processeurs TSMC qui approvisionne la planète est convoité. On estime que celui-ci produit 60 % des semi-conducteurs mondiaux et encore plus pour les puces les plus avancées (technologie < 3 nm). De fait, au fil des mois la tension monte d’un cran du côté de Pékin avec des exercices d’encerclement militaire de l’île de plus en plus fréquents et démonstratifs.
Les pénuries de ces matériaux ont par ailleurs perturbé les chaînes d’approvisionnement automobiles et électroniques à partir de 2020 et ont resurgi pour l’automobile fin 2025.
Si un conflit éclatait ce serait perdant pour tous comme le théorisait déjà Thucydide dans La guerre du Péloponnèse près de 5 siècles avant Jésus Christ. D’où l’idée d’un « Yalta 2.0 » entre les 2 superpuissances économiques au nez et à la barbe des autres grandes puissances.
Le scénario fictif convenu pourrait être : la Chine annexe pacifiquement Taiwan et les États-Unis laissent faire et payent dans le même temps un million de dollars à chaque habitant du Groenland pour qu’ils deviennent citoyens américains (l’Europe finance bien des États candidats à l’adhésion avant qu’ils ne s’autodéterminent sans que la population des États membres ne soit consultée…) et le pays de l’oncle Sam qui va fêter ses 250 ans le 4 juillet prochain déclare ouvertement son 51e État. Le retour sur investissement serait excellent car la somme ridicule de 57 milliards de dollars serait déboursée, ce qui est une paille sur un temps long, très largement amortie économiquement. À titre de comparaison nous avons déjà cramé le quart de cette somme pour aider l’Ukraine sans résultat de paix tangible si ce n’est des morts et des familles déchirées des 2 côtés. Sans combat militaire ou cyber dévastateur pour les 2 superpuissances, elles en sortiraient grandies aux dépends des autres nations, spectatrices de ce hold-up démocratique et numérique.
Ce scénario fictif serait bien plus dramatique pour l’Europe que pour l’invasion russe en Ukraine et qui pratique une concurrence déloyale sans les mêmes niveaux de qualité requis vis-à-vis de nos agriculteurs. Et ce à tous les niveaux, écologique, économique et politique. L’Europe technocratique n’a pas de souveraineté numérique et est hautement dépendante des micro-processeurs. L’annexion du Groenland par les États-Unis, la plus grande île du monde, est stratégique en matière de ressources. Celles-ci sont pour l’heure quasi-inexploitées du fait des difficultés d’extraction actuelles et des impacts environnementaux. La « province du Danemark » trouve un intérêt accru avec le numérique :
- Vrai vivier de terres rares (néodyme et dysprosium pour des aimants pour le stockage des données et les appareils mobiles, yttrium, gallium, etc.) ;
- Métaux (zinc, cuivre, or, platine, cobalt, nickel, uranium) ;
- Possibilité d’implanter des datacenters qui ont un meilleur rendement dans des zones plus fraîches à l’image de l’Alaska ; ceci est nécessaire pour répondre à la demande grandissante de solutions en IA qui ont besoin d’une grande puissance laquelle est énergivore.
Et avec les modifications climatiques, sa position est stratégique pour raccourcir les liaisons par câbles sous-marins (d’au moins 20 %, ce qui diminue le temps de latence pour les applications critiques) lesquelles assurent l’essentiel des liaisons par Internet avec des nouvelles routes maritimes arctiques.
Les deux nations qui ont par ailleurs chassé la France et le Royaume-Uni notamment du continent africain pour l’exploitation de ressources s’en trouveraient alors renforcées au dépend de l’Europe et de la Russie qui déclinent et se déchirent alors même qu’il s’agit d’une aubaine pour écouler des armes américaines.
La Chine maîtriserait la chaîne complète de valeur numérique avec les micro-processeurs taiwanais. Les États-Unis auraient leur chainon manquant, les terres rares.
Le combat serait sans merci alors que nous évoluerions au moins une division en dessous tout en étant reléguable.
Le numérique n’a pas qu’une composante immatérielle. Il repose aussi sur des territoires, des ressources, des infrastructures. Taiwan et le Groenland incarnent deux faces complémentaires de la puissance numérique, le premier fournit le cerveau, les micro-processeurs alors que le second, le squelette, les métaux et l’énergie. Sans puce, point d’IA. Sans métaux, pas de batteries, de serveurs et de datacenters. La compétition sino américaine se joue autant dans les salles blanches de TSMC que dans les fjords glacés du Groenland. Aussi il est indispensable de comprendre cette dualité pour anticiper les possibles fractures et les opportunités du monde numérique.
Il est plus que temps que de se rendre à l’évidence, la souveraineté industrielle et numérique n’est pas une option mais notre assurance vie. Nous sommes devenus une colonie industrielle, militaire et numérique des États-Unis et de la Chine et nous ne pouvons les contraindre commercialement alors que la réciproque est fausse : le fort oppresse le faible. En outre le Danemark a acheté des avions de chasse américains F-35 qui peuvent être débranchés à distance et non des Dassault Rafale Made in France). Il est temps de doter David de nouvelles armes contre ces Goliath sans scrupules mais ceci demandera 10 ans. Le rendez-vous que la France s’est donnée à elle-même qui est fixé à avril et mai 2027 sera déterminant pour rendre la France souveraine numériquement dans une Europe moins coercitive et ne pas sortir définitivement de l’histoire, subir et décliner.
En tout état de cause, la géopolitique du numérique redessine les alliances mondiales. Et est aveugle qui ne veut pas voir ou qui ne peut en aveu d’impuissance et de dépendance industrielle et technologique que « condamner très fortement » verbalement…








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2 Commentaires
J’apprécie le fait que tu « oses » t’élever au-dessus du consensus usuel, pour regarder les éléments avec un point de vue élargi. Ton analyse a du sens et témoigne d’une capacité à observer les choses plutôt qu’à réagir émotionnellement aux élans des uns et des autres. La perception de la vérité change selon la largeur de la vision, que ce soit au niveau de l’espace comme du temps.
Daniel Ichbiah
Comment détecter le mieux un gars qui est dans sa bulle ou déraille ?
C’est quand il y a le feu à la maison et qu’il regarde la couleur de ses chaussettes pour constater que c’est dépareillé avec la couleur de ses chaussures. 🤣
Pour ta défense, il y a tous ces médias mainstream qui s’agitent avec les gesticulations de Trump.
Sans l’arsenal nucléaire, on pourrait rire ensemble de bon cœur de tous ces crétins et foldingues.
Je me moque du Groenland, de Taiwan et des terres rares mais pas de l’énergie !
La grosse faille de l’Europe c’est le manque d’énergie, le reste ce sont … des chaussettes. 😁