3 questions à … Jérôme Delacroix

1. Quels usages des IA faites-vous au quotidien tant dans la sphère professionnelle que personnelle ? Quels conseils en déduisez-vous ?

L’IA m’intéresse depuis que je suis tout petit (j’en parlais d’ailleurs récemment à Flavie Retuelle sur le plateau de son émission). Mais il est vrai qu’elle est rentrée de plein pied dans mon quotidien professionnel et personnel avec l’avènement des grands modèles de langage (LLM) à partir de 2022. Sur le plan professionnel, j’ai identifié une quinzaine d’usages récurrents, parmi lesquels l’assistance à la rédaction de documents, la production de comptes rendus de réunion à partir de notes brutes, l’explication de textes complexes (par exemple juridiques ou techniques) en termes simples, l’automatisation de tâches répétitives grâce à la génération de petits programmes Python (par exemple pour suivre les jours de travail au bureau ou de télétravail des membres de l’équipe), etc.

Interview de Jérôme Delacroix, responsable international chez OP3FT

Je suis allé un peu plus loin sur ce dernier point en me mettant véritablement au vibe coding. Par exemple, dans le cadre de la préparation de la participation de Frogans au salon Vivatech 2025, j’ai réalisé avec Claude et Gemini un quiz interactif pour former les équipes, quiz qui est aussi utilisé depuis pour faciliter l’intégration des nouvelles recrues. Concrètement, à partir d’un document de base (une FAQ), j’ai spécifié ce que je voulais, un quiz avec trois niveaux de difficultés et en trois langues (français, anglais, chinois), et en quelques itérations j’ai obtenu un quiz HTML parfaitement fonctionnel, très utile dans le cadre de la montée en compétence des nouveaux.

Pour terminer sur les usages professionnels, je dirais aussi que les LLM ont complètement transformé la manière dont je recherche l’information. Avec des outils comme Perplexity, grâce au RAG (Retrieval-Augmented Generation) qui consiste à améliorer les réponses du LLM en enrichissant son contexte à l’aide de documents ou bien de ressources trouvées sur le Web, on réduit considérablement les risques d’hallucination, et on peut obtenir des réponses à des questions précises, sans avoir à fouiller soi-même dans une multitude de sites. C’est très puissant !

Sur le plan personnel, je peux citer des usages comme la prise de notes lors de la lecture d’ouvrages. Par exemple, en lisant votre dernier livre, Informez-vous!, et tout au long de ma lecture j’ai pris des notes avec Claude. Je pense qu’elles me seront très utiles pour me rappeler plus tard les réflexions qu’ont suscité votre livre chez moi.

J’utilise aussi beaucoup l’IA pour m’aider à peaufiner les sous-titres de mes vidéos YouTube, et pour le SEO de mes différents blogs. Les LLM me permettent ainsi de générer des sous-titres beaucoup plus propres que ceux générés automatiquement par YouTube, avec une ponctuation de qualité et une orthographe impeccable pour les noms propres, et en autant de langues que je le souhaite. Pour mes blogs, j’ai pu améliorer leur maillage interne en demandant à un LLM de me suggérer des ancres et des liens pertinents entre mes différents articles. En d’autres termes, l’IA me permet d’offrir plus de confort à mon audience, grâce à une navigation plus fluide entre mes différents contenus et à un enrichissement de l’expérience utilisateur. Sur YouTube, je pense que les outils IA de génération de vidéos comme Veo 3 vont offrir une nouvelle palette d’expression pour les vidéastes, à condition de les utiliser pour enrichir sa créativité sans tomber dans le piège de la facilité.

Enfin, récemment, j’ai trouvé un usage très fort des LLM sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur : j’ai été depuis quelque temps amené à aider mon père âgé sur le plan médical et dans son quotidien, avec des démarches à accomplir en matière administrative, logistique, etc. J’ai utilisé Claude comme un journal de bord pour toutes ces démarches, et cela m’a été particulièrement utile pour organiser des plannings de visite, le séquencement de ma todo-list, l’historique du projet, et la prise de recul que m’a permise le fait d’avoir un « interlocuteur » virtuel.

2. En faites-vous un usage conscient ou inconscient ?

Excellente question ! En première analyse, j’en fais évidemment un usage conscient, dans le sens où je sais toujours que je m’adresse à un outil IA. Mais en creusant un peu, on voit bien le risque qui est toujours là : l’anthropomorphisation, le fait de finir par croire qu’on s’adresse à un être humain. Par design, les LLM induisent ce risque, puisqu’ils sont conçus comme des assistants dialogants, selon des modalités et des tonalités humaines. Si je reprends le dernier usage que je viens de citer, je parle à escient d’un « journal de bord », et non pas d’un « journal intime ». Je fais très attention à ne pas partager des informations confidentielles avec des LLM dans le cloud, surtout sur des sujets très personnels. Notons qu’à titre personnel, je n’utilise pas la fonction « memory » sur chatGPT (ou équivalente chez les autres) et je reste toujours en one shot mais avec parfois des conversations très longues, organisées en projet dans Claude.

Faire un usage conscient de l’IA, cela signifie aussi, je pense, ne pas utiliser ces outils de façon « réflexe ». Dans une situation donnée, j’essaye toujours de me demander : est-ce que l’IA pourrait vraiment m’aider ici ? Professionnellement, par exemple, j’apporte toujours en input ma réflexion personnelle sur laquelle je fais réagir un LLM, plutôt que de lui soumettre directement un problème. D’après mon expérience, on obtient ainsi de bien meilleurs résultats. C’est très vrai notamment en matière de rédaction. J’ai constaté qu’à laisser l’IA rédiger seule, plutôt que de lui demander de réagir à sa propre rédaction, on s’approprie moins bien le sujet, on mémorise moins les arguments, on n’arrive mal à les restituer au reste de l’équipe ou à sa hiérarchie. D’où challenger l’IA à partir d’un cahier des charges avancé pour que les échanges soient fructueux et apportent une réelle valeur.

Autrement dit, le meilleur usage conscient que je puisse peut-être conseiller de l’IA, c’est de l’utiliser comme un sparring partner, un outil qui va vous aider à démultiplier la qualité de votre travail… à condition que vous ayez travaillé au préalable.

3. Quelle est la part du retraitement humain ?

Tout d’abord, je recommande de bien préparer l’interaction avec un LLM. C’est ce que l’on pourrait appeler le prompt engineering, mais je préfère parler de rédaction d’un brief, ou d’une spécification fonctionnelle. Plus celle-ci est claire, structurée, précise et détaillée, plus le résultat sera bon. Encore une fois, l’adage est vérifié : garbage in, garbage out…

Par ailleurs, même si les hallucinations ont fortement diminué grâce au RAG, je vérifie toujours les réponses du LLM. S’agissant des biais, je n’en ai pas rencontré pour des questions d’ordre professionnel alors que ceux-ci sont présents pour des sujets personnels et il faut en être conscient. Selon la criticité de la tâche, je fais une vérification systématique (très chronophage) ou par échantillons (je vérifie quelques points majeurs et si je constate qu’il n’y a pas de problèmes, j’accorde ma confiance au résultat d’ensemble).

Mais pour conclure, j’ai l’impression que la notion de « retraitement humain » perd de plus en plus de son sens. Professionnellement, j’interagis avec l’IA par boucles de rétroaction, qui font que chercher à distinguer la part de créativité qui me revient et celle qui revient à l’IA a de moins en moins de sens. Pour une tâche donnée, sans mon travail de préparation, ma prise de recul critique, mon expérience personnelle, ma connaissance du projet, l’IA ne pourrait pas produire tel ou tel résultat. Inversement, l’IA me permet, pour un même temps passé, d’approfondir ma réflexion ou d’explorer, en largeur, bien plus de sujets qu’il ne serait humainement possible.

Jérôme Delacroix est responsable international chez OP3FT, blogueur et youtubeur IA.

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