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Mai 19

Nécessité d’une culture générale informatique et numérique pour tous les élèves

L’éducation a été peu présente dans la récente campagne présidentielle alors que le Gouvernement vient d’être nommé et que se profilent les élections législatives. Ce n’est pas la première fois qu’il en est ainsi. Cela reste quand même quelque peu paradoxal. L’on sait en effet que les performances d’un pays dépendent fortement du niveau de qualification de ses habitants (et aussi de leur santé). Dans l’économie d’aujourd’hui, les activités intellectuelles et créatives sont des premiers facteurs de production et les salariés deviennent des travailleurs de la connaissance.

Association Enseignement Public et Informatique

Des enjeux sociétaux forts : la transformation digitale de la société est en marche

Si l’on a eu droit à des passages et des références obligées au numérique (« le numérique, le numérique… ») non centraux dans la campagne médiatique, sans que l’on sache toujours précisément ce dont il était question, si les programmes des candidats comportaient des propositions sur le numérique (le mot informatique étant lui quasiment absent) souvent du fait de conseillers et non réellement ancrés dans le paysage mental de la plupart des candidats, pour autant les enjeux éducatifs de l’informatique et du numérique n’ont pas eu droit de cité. Et pourtant l’informatique et le numérique sont omniprésents dans la vie quotidienne de tout un chacun, le monde du travail et la société en général. Les enjeux sont forts. Ainsi, des entreprises, comme Google qui prétend « changer le monde », se comportent comme de véritables propagandistes pour un monde, leur monde, dans lequel il est de bon ton de ne pas payer d’impôts ! Quid alors de l’éducation et de la santé de tous qui sont par ailleurs ubérisées par les géants du numérique ? Chacun doit pouvoir intervenir dans les débats politiques correspondants et pour cela des connaissances en informatique sont incontournables. L’on ne cessera de dire et redire que l’École doit donner à tous les élèves une solide culture générale informatique, scientifique et technique, et que pour cela une discipline scolaire en tant que telle est incontournable, avec des professeurs spécialisés titulaires d’un Capes ou d’une agrégation d’informatique (avec des mesures transitoires pour préparer ce changement structurant). En effet, l’expérience a montré que l’approche visant à donner une culture informatique exclusivement à travers les usages du numérique dans les disciplines ne fonctionne pas dans son principe et qu’il convient d’aller au-delà pour comprendre par exemple les enjeux des algorithmes, dont le rôle ne cesse de croître. Pour agir en citoyen/salarié/administré éclairé dans un monde où d’autres pays ont compris les enjeux du numérique (Etats-Unis, pays scandinaves, Chine, Corée du Sud, Japon) et créent plus de valeur. En décembre 2013, le président Obama appelant tous ses compatriotes à étudier la programmation (1), déclarait « Ne vous satisfaisez pas de l’achat d’un nouveau jeu vidéo : fabriquez-en un ! » leur disait-il. C’est clair : utilisateur mais aussi créateur. Avec, ajoutait-il, un enjeu fondamental, pour le moins à méditer : selon l’ancien président des États-Unis, « l’apprentissage des compétences en jeu n’est pas seulement utile pour le futur des jeunes, il est important pour le futur de notre pays. Si nous voulons que les États-Unis restent en tête, nous avons besoin que de jeunes Américains comme vous aient la meilleure maîtrise possible des outils et de la technologie ». Rester la première puissance mondiale… Quoi qu’on en pense par ailleurs, vraiment à méditer pour ceux qui ne seraient pas convaincus de l’importance de la chose…

A propos des usages pédagogiques de l’informatique

De plus, une enquête réalisée en 2016 (2) montre les limites encore actuelles de l’utilisation pédagogique des ressources numériques, en raison d’une formation insuffisante, l’autoformation des enseignants – par ailleurs nécessaire – étant majoritaire. Un fossé existe entre les avantages pédagogiques qu’offrent les outils numériques et leur utilisation par le corps enseignant, peu de professeurs ayant une pratique intégrée au quotidien. Pour cette enquête, 5 000 enseignants représentatifs (selon les critères d’âge, de sexe, de discipline, d’académie) ont été contactés sur la base d’un fichier fourni par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance [DEPP]), mais seulement 1 775 ont répondu (soit un taux de réponse de 36 %). On peut penser que les enseignants qui n’ont pas répondu utilisent encore moins les outils numériques que ceux qui ont répondu. Alors… Par ailleurs, les enquêtes de ce genre ont tendance à revêtir un caractère flou car on ne sait en général pas précisément ce que recouvre « l’utilisation d’outils numériques ». Cela étant, il en ressort que les « utilisations » concernent essentiellement la préparation des cours, la saisie des notes et des absences, le cahier de texte numérique, le montage de séquences d’activités en classe souvent sans manipulation de matériels numériques par les élèves. En effet, lors de ces séquences, l’absence de manipulation par les élèves prévaut toujours sur la manipulation. Tout cela donne l’impression qu’une minorité « vitrine » (toujours « pionnière » en… 2017, les débuts de l’informatique pédagogique remontant aux années 70 du siècle précédent) fait croire que le magasin est « achalandé ». Guère surprenant quand on pense aux carences fortes qui persistent dans la formation initiale et continue des enseignants à ce qui est un domaine de l’exercice de leur métier. Insuffisance notoire des formations encore et toujours.

L’informatique est donc objet d’enseignement et outil pédagogique transversal ou spécifique à une discipline : ces deux statuts sont complémentaires et se renforcent mutuellement. Ils ont chacun leur légitimité mais il ne faut pas les confondre. Le français et les mathématiques, « outils » au service des autres disciplines, de l’histoire-géographie à la philosophie en passant par les sciences physiques, sont, justement à ce titre des disciplines fondamentales à part entière. Il doit en aller de même pour l’informatique. Et il y a d’autres statuts de l’informatique éducative (3).

Un état des lieux de l’enseignement de l’informatique en France

Suite aux actions menées, au lycée se sont installés progressivement ces dernières années : un enseignement de spécialité optionnel « Informatique et sciences du numérique » (ISN) en Terminale S (rentrée 2012) ; un enseignement d’informatique pour tous les élèves des CPGE scientifiques (rentrée 2013) ; un enseignement d’exploration « Informatique et création numérique » (ICN) en classe de seconde (rentrée 2015) ; un enseignement optionnel ISN en Premières ES, L et S (rentrée 2016). Un enseignement optionnel en Terminales ES et L verra le jour à la rentrée 2017 (4).

Depuis la rentrée 2016, au collège, un enseignement d’informatique est confié aux professeurs de mathématiques et de technologie : algorithmique, programmation, machines, réseaux. La question de la cohérence des deux enseignements est posée. Toujours depuis la rentrée 2016, en primaire au CE1, les élèves doivent être initiés au codage (informatique) et à la culture digitale.

Aller vers la généralisation de l’enseignement de l’informatique

La généralisation suppose une montée en charge progressive mais soutenue, avec la perspective claire d’une discipline informatique pour tous les élèves. En effet, dans la société numérique, la discipline informatique ne peut pas être une option laissée au bon vouloir des élèves car, répétons-le, ils sont tous concernés, l’informatique étant une composante de la culture générale de l’ « honnête citoyen » du XXIè siècle. Il est donc impératif de s’engager résolument dans une généralisation cohérente avec des étapes anticipées bien précises.

Pour assurer cette montée en charge, il faut, comme dans les autres disciplines, des professeurs spécialisés en nombre et pour cela créer, sans tarder également, ce Capes et cette agrégation d’informatique (5). Des mesures transitoires seront indispensables. La formation continue doit jouer son rôle, notamment sous la forme, à améliorer (notamment des durées significatives dans toutes les académies), des stages qui ont été organisés pour former les professeurs enseignant ISN. Et la création d’un Capes et d’une agrégation signifie également concours internes à l’intention de professeurs en poste dans des disciplines connexes.

À l’issue des prochaines élections législatives, un nouveau gouvernement se mettra en place. Nous demanderons une entrevue à son ministre de l’Éducation nationale pour l’alerter sur cette question essentielle pour l’avenir du pays de la formation en informatique des élèves et des enseignants.

Jean-Pierre Archambault
Président de l’EPI

(1) « Le président Obama appelle tous les Américains à étudier la programmation » https://www.epi.asso.fr/revue/lu/l1312p.htm

(2) http://eduscol.education.fr/cid107958/profetic-2016.html

(3) L’informatique est également facteur d’évolution des disciplines enseignées, de leur « essence » (objets, méthodes et outils). C’est le cas peu ou prou pour toutes les disciplines et particulièrement vrai pour les enseignements techniques et professionnels dans lesquels l’informatique a été banalisée depuis trois décennies, l’évolution des métiers constituant une « ardente obligation ». Des formations spécifiques correspondent à ce statut un peu « méconnu » alors qu’il est le plus développé. L’informatique est également outil de travail personnel et collectif des élèves, des enseignants et de la communauté éducative dans son ensemble.

(4) Rappelons qu’il existait, dans les années 1980 et au début des années 1990, une option informatique dans les lycées d’enseignement général (seconde, première et terminale), présente dans un lycée sur deux et en voie de généralisation quand elle fut supprimée une première fois en 1992, rétablie en 1995 puis à nouveau supprimée en 1998.

(5) Le constat était déjà fait dans le premier ouvrage de David Fayon L’informatique en 1999.

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